09/12/2007

Venezuela • La télévision est-elle interdite ?

Fin mai, la licence d’émission de RCTV, le plus gros réseau de télévision du Venezuela, expirait. Le président Hugo Chávez a refusé de la prolonger. Pourquoi?

Pol De Vos
06-06-2007

Ce 2 juin, Caracas a été submergée par une marée humaine estimée à plusieurs centaines de milliers de personnes, toutes venues apporter leur soutien au président Chávez (Photo Belga)


Chávez a invoqué la participation au coup d’État d’avril 2002 ainsi que toute une série d’infractions à la législation concernant les émetteurs. Infractions qui se produisaient déjà avant que Chávez soit président. D’anciens présidents avaient déjà, eux aussi, sanctionné RCTV. La licence d’émission de RCTV a été retirée pour les fréquences hertziennes nationales, mais il n’y a pas de limitation d’émission via le câble ou par satellite. De même, les émetteurs de RCTV peuvent continuer à fonctionner normalement.

Les médias avaient soutenu le coup d’État

En avril 2002, un coup d’État a tenté de renverser le président Hugo Chávez. Organisé par l’élite locale, avec le soutien de la CIA. Il y a eu au moins 18 tués. Le président Chávez a été enlevé et détenu pendant deux jours, jusqu’au moment où une insurrection populaire a reçu le soutien de l’armée et a ramené Chávez au pouvoir. L’émetteur de TV de l’État a été retiré des ondes, alors que les quatre gros émetteurs privés ont tous soutenu le coup d’État : ils ont appelé à la confrontation, félicité le « dictateur-pour-48-heures » Pedro Carmona et refusé de diffuser ne serait-ce qu’une seule prise de vue du soulèvement populaire qui réclamait le retour de Chávez. Durant le coup d’État, le vice-amiral Ramirez Perez, qui avait collaboré à sa préparation, a dit à la TV : « Nous avions une arme mortelle : les médias1. »

De même, l’organisation des droits de l’homme « Human Rights Watch » a écrit à l’époque : « Loin de diffuser des informations exactes et précises, les médias essaient de provoquer le mécontentement populaire et une opposition radicale contre le gouvernement2. »

Combien de temps la chaîne VTM pourrait-elle continuer à émettre si elle se mettait à soutenir ouvertement une tentative de coup d’État (avec enlèvement de Verhofstadt ou du roi en prime) en Belgique ?

Nous sommes aujourd’hui cinq ans plus tard. Aucun de ces émetteurs n’a entre-temps été fermé ou empêché. Aucun journaliste n’a été emprisonné ni même accusé de quoi que ce soit. Le gouvernement Chávez a négocié un accord avec chacun de ces émetteurs, afin d’empêcher que se reproduisent désormais une attitude aussi antidémocratique et des distorsions aussi grossières des faits.

Mais, fin mai 2007, la licence d’émission de RCTV arrivait à expiration. Le président Chávez a décidé de ne pas la prolonger. Il veut utiliser la fréquence d’émission pour un canal de TV nationale participative. L’autorisation d’émettre est donc cédée à un nouvel émetteur public. L’intention est d’émettre des émissions et des reportages réalisés par des producteurs de TV indépendants. L’émetteur n’est pas repris par l’État, mais dirigé par une asbl au sein de laquelle ne siègera qu’un seul représentant du gouvernement.

Le ministre vénézuélien des Affaires étrangères, Nicolás Maduro, a déclaré qu’il valait mieux démocratiser les canaux de TV et de radio au lieu de les laisser aux mains d’une famille de milliardaires qui n’utilise la licence d’émission que pour intoxiquer les cerveaux des gens. Et d’ajouter qu’aujourd’hui, 95 % des stations de TV, 94 % des radios et 98 % des journaux vénézuéliens sont toujours aux mains d’entreprises privées3.

L’opposition proaméricaine a sauté sur la suppression de la licence d’émission pour accuser Chávez d’« atteinte à la liberté de la presse » et même de « crime contre le droit international ». Dans quelques universités et dans des quartiers cossus, quelques milliers de jeunes ont organisé des protestations violentes. Ils ont provoqué des destructions massives et ont été dispersés au canon à eau. La police a dû encaisser des jets de pierres et de bouteilles, mais on lui a également tiré dessus. Onze policiers ont été blessés. Ces protestations rappellent des actions antérieures de l’opposition proaméricaine qui s’était opposée par tous les moyens possibles à la politique du président Chávez. Le 2 juin, Caracas, la capitale, a été submergée sous une marée humaine de plusieurs centaines de milliers de personnes, toutes venues apporter leur soutien à leur président.

1 Pour plus d’infos sur le coup d’Etat au Venezuela, voir : Venezuela, anti-impérialisme et socialisme, Etudes marxistes n° 77, pp. 11-79. • 2 Human Rights News, 9 octobre 2002. • 3 www.debateabierto.net

Le mouvement des médias locaux1

Depuis que Hugo Chávez, après le coup d’État manqué, est redevenu président (le 13 avril 2002), le nombre des radios locales a explosé. En 2002, 13 d’entre elles avaient une licence. En juin 2005, elles étaient 170. Outre ces 170 radios reconnues, il y en a encore certainement 300 qui n’ont pas de papiers officiels. Elles ont été fondées par des organisations des quartiers populaires, des groupes indigènes de la région amazonienne ou des paysans des Andes2.

En 1999, l’Assemblée nationale a approuvé une « loi sur les télécommunications ». Cette loi a ouvert de nouvelles possibilités de développement de médias locaux. Ce mouvement de « médiactivisme » local a démarré petit à petit. Mais son évolution a pu s'accélérer via une « réglementation à l’usage des radios et télévisions de quartier », sortie en 2002. Pour mieux contrer les problèmes incessants de dysfonctionnement des structures étatiques, les militants se sont finalement regroupés dans une « Association nationale des médias alternatifs et locaux » (ANMCLA). De plus en plus de radios locales se sont unies au mouvement croissant des quartiers. Et quelques stations de TV – comme Catia-TV (dans le district urbain du même nom) – sont nées3.

Détail piquant : les grandes sociétés de médias ont accusé ces radios locales – qui ont dû se démener pour obtenir une licence – d’être des radios d’État. Par exemple, le 26 juin 2005, El Universal qualifiait ces radios de quartier de « médias de l’État enrôlées pour la propagande et le prosélytisme politique ». Mais ces médias locaux sont très chatouilleux quant à leur autonomie. Ils sont surtout au service des besoins locaux. Ils ne craignent d’ailleurs nullement de critiquer les manquements du gouvernement ou de dénoncer les problèmes concrets que pose la corruption. Dans cette optique, ils jouent un rôle dans la vie politique et interviennent en quelque sorte comme chiens de garde.

 

1 Venezuela, anti-impérialisme et socialisme. Etudes marxistes n° 77, pp. 11-79 .• 2 Sujatha Fernandes. Growing Movement of Community Radio in Venezuela. ZNet, 26 déc. 2005. (www.venezuelanalysis.com/articles.php?artno=1637); 3 Catia TVe Collective. Catia TVe, Television From, By and For the People. 19 juillet 2006.

Les 25 et 26 août, dans le cadre de l’Université marxiste d’été: L’Amérique latine et la gauche. Un panel de spécialistes brosseront le portrait du continent et discuteront des perspectives. Plus d’info à INEM, rue de la Caserne 68, 1000 Bruxelles, 02/504 01 44, fax : 02/513 98 31, inem@marx.be

 

21:56 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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