29/02/2008

Des centrales FGTB à la rencontre du syndicat cubain

Eddy Van Lancker, secrétaire national de la FGTB, on le reconnaît tout de suite : grand, chevelu et barbu… Il travaille depuis l’âge de quatorze ans. Plus tard, il est devenu secrétaire syndical, tout en restant actif sur bien des terrains : sport, culture, Forum social mondial… Depuis le milieu des années 1990, il est impliqué dans les initiatives de solidarité avec Cuba. Que va faire là-bas un syndicaliste belge ?

Pol De Vos
14-03-2007

« Cuba n’est pas parfait, mais nous pouvons y apprendre beaucoup »

Eddy Van Lancker. Depuis longtemps, la FGTB ne s’occupe plus seulement de ce qui se passe dans les entreprises. Nous sommes également actifs sur les plans politique et social. À Cuba, cette imbrication du syndicat avec le reste de la société est bien plus forte encore. Chez nous, il existe une forte autonomie des centrales et des secteurs. Nous travaillons de façon plus fragmentaire. À Cuba, ils parviennent mieux à travailler avec tous les secteurs ensemble dans un but communautaire.

Ce qui me surprend à chaque visite, c’est la forte dynamique et l’enthousiasme de leurs militants et cadres intermédiaires. Nous avons beaucoup de gens engagés mais, à Cuba, l’engagement personnel est encore plus grand, globalement parlant.

 

De quoi déduisez-vous cela ?

Eddy Van Lancker. Parfois, pour les Européens comme moi, c’est difficile à saisir. Il s’agit de la manière dont ils peuvent aborder les plus petits des problèmes dans les entreprises et, en même temps, entamer la discussion sur les grandes questions sociales. Comment ils cherchent à améliorer le rendement de leur entreprise et luttent en même temps pour la qualité de la production. Pour nos militants, ici, c’est le cadet des soucis… Mais le contexte social est totalement différent aussi. Là-bas, ils ne travaillent pas pour un patron qui cavale avec les bénefs, mais pour le développement de leur pays.

 

Les travailleurs cubains ont-ils beaucoup à dire ?

Eddy Van Lancker. Je dois reconnaître que le processus décisionnel au sein du syndicat cubain CTC (Central de Trabajadores de Cuba) est encore plus démocratique que dans notre syndicat. Chaque section et chaque entreprise choisissent non seulement leur propre direction mais, lors des congrès auxquels j’ai pu assister, j’ai également pu voir une culture du débat très ouverte avec, parfois, des discussions très dures. Cette présence massive de militants qui se battent pour les points de vue de la base assure une énorme participation. Il n’est pas rare de voir un plan modifié de fond en comble après un large débat. Qu’il s’agisse du représentant d’une petite ou d’une grosse entreprise, ou du responsable provincial, ils ne se gênent pas pour donner leur avis. Chez nous, le fonctionnement représentatif fait quand même parfois que le débat perd en intensité…

 

Qu’est-ce qui vous surprend encore plus à Cuba ?

Eddy Van Lancker. Le développement intellectuel. Il existe un haut niveau de formation. Des tas d’idées fleurissent et le niveau culturel est élevé. Mais ces choses requièrent une grande liberté pour chaque individu. Maintenant, je ne veux pas nier que le contrôle social à Cuba soit vraiment très grand. Mais cela a trait aussi à la menace des États-Unis qui pèse depuis des dizaines d’années. Retirez l’embargo, et bien des choses en plus seront possibles.

Et quels sont les problèmes ?

Eddy Van Lancker. Nous ne devons pas idéaliser la situation de la femme, par exemple.

 

Le machisme latino…

Eddy Van Lancker. Le comportement machiste est encore et toujours un problème, dans toute l’Amérique latine, d’ailleurs. Et, soyons honnêtes, chez nous aussi, souvent. Je remarque néanmoins qu’il y a à Cuba bien plus de femmes actives dans le syndicat que chez nous. Et je vois aussi plus de femmes occuper des fonctions dirigeantes.

 

Et la drogue ?

Eddy Van Lancker. On trouve beaucoup moins de toxicos que chez nous, mais il y en a. Rien du monde ne leur est inconnu, peut-on dire. Naguère, les autorités ont essayé d’arrêter ça. Aujourd’hui, c’est fini. Puis, il y a la prostitution. Qui n’est pas non plus aussi poussée que chez nous, mais elle existe. Mais, il serait très hypocrite de tirer à boulets rouges sur le problème. Chez nous, la misère et l’exploitation qui se cachent derrière la prostitution sont si scandaleuses, souvent, que nous ferions mieux de la fermer à ce propos.

 

Les pauvres à Cuba, se réfugient-ils dans les villes comme dans bien des pays du tiers monde ?

Eddy Van Lancker. L’exode rural est réel. À Cuba aussi, il y a des gens qui s’en tirent moins bien que d’autres. Certainement depuis la crise économique des années 1990. Nous ne sommes pas aveugles. Durant nos visites, nous en avons discuté très ouvertement avec les syndicalistes cubains. Ils ne nient pas les problèmes. Cuba n’est pas parfait, mais les résultats sont là. Nous pouvons apprendre beaucoup d’eux.

Comment la solidarité de la FGTB avec Cuba a-t-elle commencé ?

Eddy Van Lancker. Dans le temps, la FGTB n’avait aucun lien avec Cuba. Sous la pression de la base, des initiatives de solidarité venant des centrales et des régionales se sont développées avec le syndicat cubain CTC (Central de Trabajadores de Cuba) : en Flandre occidentale depuis le milieu des années 1990 et, depuis lors, à la FGTB-Métal aussi, à la CGSP, à la Centrale générale…

 

Et comment vous y êtes-vous retrouvé impliqué ?

Eddy Van Lancker. En 1995, en tant que secrétaire de la FGTB-Textile, j’ai reçu une invitation à un Congrès international du CTC cubain. Cette expérience a été très enthousiasmante. En tant que centrale du textile en Flandre occidentale, nous avons bâti des contacts avec le syndicat d’une firme textile de Santa Clara. Depuis lors, les liens se sont rapidement développés. En 1999, nous sommes allés visiter Cuba avec un groupe de 120 militants. Pour beaucoup, ç’a été une expérience nouvelle. Nous sommes revenus avec 120 ambassadeurs qui défendaient Cuba bec et ongles. Nous sommes allés partout raconter des histoires concrètes sur la façon dont les choses se passaient à Cuba. Bien vite, un grand intérêt est apparu dans d’autres centrales.

 

Cuba joue un rôle de plus en plus important en Amérique latine. Vous intéressez-vous aussi à d’autres pays de la région ?

Eddy Van Lancker. Depuis notre expérience à Cuba, notre solidarité internationale n’a cessé de croître. Nous avons maintenant d’autres projets en cours au Honduras, au Nicaragua et au Pérou. Il est important aussi de mettre sur pied la solidarité dans des circonstances plus difficiles. Mais nous considérons notre collaboration avec Cuba comme un exemple de « bonne pratique » pour les projets d’ailleurs. Pour notre travail international, Cuba a été le catalyseur. Et ce l’est encore aujourd’hui.

 

En quoi consistent exactement les initiatives de solidarité avec Cuba ?

Eddy Van Lancker. Depuis quelque temps, nous soutenons la formation syndicale, entre autres, avec des ordinateurs et du soutien logistique. Ici, la Régionale de Flandre occidentale travaille en collaboration avec la CGSP. La région du Limbourg et la centrale générale soutiennent un projet dans le secteur de la construction. Une telle fraternisation est magnifique : nos militants se reconnaissent dans le travail de leurs collègues cubains. À l’usine de textile de Santa Clara, ils utilisent par exemple de vieux métiers à tisser de l’entreprise Picanol, à Ypres. Parmi les belges présents, plusieurs avaient travaillé naguère sur de tels métiers. Néerlandais, français, espagnol, la barrière linguistique ne jouait plus aucun rôle. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les Belges et les Cubains étaient occupés ensemble sur les machines. Ajoutez-y la jovialité naturelle des Cubains et vous devinez le reste. Cela crée un lien qu’on ne peut plus rompre. On en devient accro. (Il rigole.)

 

En mai, vous repartez avec 80 personnes à Cuba. Comment faites-vous pour enthousiasmer chaque fois des dizaines de militants pour ce genre de voyage ?

Eddy Van Lancker. La préparation débute déjà peu après le voyage précédent. D’abord, il y a les récits enthousiastes, les témoignages, puis on regarde comment nous pouvons organiser un prochain voyage. Nous proposons à nos militants une formule épargne : chaque mois, ils mettent de côté entre 25 et 40 euros pour le voyage. C’est nécessaire, car les voyages ne sont pas bon marché, même si nous essayons de maintenir les prix le plus bas possible. Pour les gens qui s’inscrivent, nous esquissons le contexte cubain : les événements locaux, l’embargo, etc. Mais notre point de départ, c’est que les gens doivent découvrir eux-mêmes le pays. Nous ne pouvons pas comparer comme cela Cuba et la Belgique, mais plutôt Cuba et l’Amérique centrale. Si je devais habiter là-bas, je saurais bien quel pays choisir !

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Le temps n’est pas encore mûr pour un seul syndicat mondial

En novembre 2006, la Confédération internationale des syndicats libres (CISL, dont faisait partie la FGTB) et la Confédération mondiale du travail (CMT, dont la CSC était membre) ont fusionné pour constituer la Confédération syndicale internationale (CSI). À côté de cela, il y a encore la Fédération syndicale mondiale (FSM), au sein de laquelle le CTC cubain joue un rôle actif.

Eddy Van Lancker. Sur le plan mondial, il y a toujours aujourd’hui deux fédérations syndicales, la nôtre et celle qui comprend le syndicat cubain. Je verrais d’un bon œil qu’on puisse former un seul syndicat mondial. Les responsables syndicaux cubains soutiennent aussi cette idée. Il en est question mais, pour l’instant, il y a encore trop de problèmes.

La CISL hésite, affirmant que Cuba ne serait pas démocratique. Mais à Cuba non plus, le temps n’est pas encore venu. Ici, le blocus américain joue un rôle central. Si l’agressivité des USA disparaissait, il y aurait plus d’ouverture dans la société cubaine, ce qui améliorerait la collaboration internationale entre syndicats. Nous espérons que notre collaboration avec Cuba co ntribue déjà à unir tous les travailleurs en une seule association internationale.

Cela fait environ dix ans que nous nous occupons de solidarité internationale, mais le syndicat cubain le fait depuis bien plus longtemps. Il a de bons contacts avec des syndicats d’autres pays de la région et dispose d’un réseau très ramifié. En Belgique, jamais encore nous n’avons organisé de congrès international sur un thème spécifique. À Cuba, ils le font tous les deux ans.

Indépendament du syndicat, ce qui surprend aussi, c’est la force de l’aide médicale internationale des Cubains. Au Honduras, en Amérique centrale, nous avons visité une plantation. Au beau milieu de cette plantation, les ouvriers agricoles vivent dans des conditions souvent misérables. Là aussi, il y avait un petit hôpital. Avec un médecin… cubain. Au Nicaragua, dans les montagnes autour de Matagalpa, nous avons visité un poste-santé. Avec, là aussi, un médecin… cubain !

 

 

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Le syndicat cubain CTC

Le syndicat cubain CTC a été fondé en 1939. Jusqu’en 1959, il travaille surtout dans la clandestinité. Au début des années 1950, les Américains envoient le général Fulgencio Batista à La Havane. Celui-ci sort de dix années de formation aux États-Unis. Le 10 mars 1952, il prend le pouvoir. C’est le début d’une dictature très dure. L’opposition est mise hors la loi. Bien des militants syndicaux disparaissent en prison et nombre de dirigeants du syndicat sont assassinés. En 7 ans, la dictature fait plus de 20 000 morts.

Le 1er janvier 1959, les révolutionnaires dirigés par Fidel Castro renversent la dictature. Le nouveau gouvernement libère aussitôt tous les militants du CTC qui, pour la première fois de son histoire, peut opérer librement à Cuba.

Tant avant qu’après la révolution, Cuba n’a jamais eu qu’une seule centrale syndicale. Dès sa création, le CTC a fortement mis l’accent sur l’unité des travailleurs. En tant que classe, ils ont tous les mêmes intérêts. Le gouvernement cubain négocie avec une seule centrale. Comme aux États-Unis ou en Allemagne, où le gouvernement négocie également avec un seul partenaire syndical.

Actuellement, le CTC compte 3,2 millions de membres. Cela signifie que plus de 90 % des travailleurs cubains sont affiliés. Tout le monde peut devenir membre du CTC, quelles que soient ses convictions politiques, sa religion, son origine ethnique…

Chaque lieu de travail, aussi petit soit-il, a au moins un délégué syndical. Cela revient en moyenne à un délégué syndical pour 4,5 travailleurs. C’est beaucoup, sans doute, mais cela tient au fait qu’il y a tant de petites entreprises et ateliers qui emploient peu de main-d’œuvre.

 

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18:23 Écrit par Roger Romain, a/conseiller communal, B6180 Courcelles dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : socialisme, cuba, revolution | |  Facebook | |  Imprimer | | |

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